Le 21 juin 1943, dans la maison du docteur Frédéric Dugoujon à Caluire-et-Cuire, Jean Moulin et plusieurs chefs de la Résistance sont arrêtés par la Gestapo. Ce drame, au cœur de l’histoire de la Résistance française a suscité une longue histoire judiciaire et une interminable polémique. Il a aussi fracturé la mémoire de la Résistance française.
Le contexte de la réunion du 21 juin 1943 à Caluire-et-Cuire
Le 21 juin 1943, la maison du docteur Frédéric Dugoujon, à Caluire-et-Cuire, est le théâtre de l’arrestation de Jean Moulin. Ce jour-là, en début d’après-midi, les principaux responsables militaires des organisations de zone sud se rendent, en ordre dispersé, à un rendez-vous convenu place Castellane (aujourd’hui place Gouailhardou). Ils doivent participer à une importante réunion destinée à prendre les mesures transitoires nécessaires en attente de la nomination du successeur du général Delestraint, chef de l'Armée secrète, arrêté le 9 juin précédent à Paris.
La maison du docteur Dugoujon, lieu stratégique et discret
La maison du docteur Dugoujon semble offrir le cadre idéal pour cette rencontre : le lieu est isolé, facile d’accès ; il comporte une issue par l’arrière, et le cabinet médical n’attire pas l’attention.
Dès 13 h 30, les premiers participants arrivent, accueillis par la gouvernante du docteur, Marguerite Brossier.
Les participants à la réunion : de Jean Moulin à Raymond Aubrac
Cinq d’entre eux sont conduits au premier étage, à l’énoncé de la phrase convenue : « Nous venons de la part de Monsieur Lassagne ». Il y a là :
- André Lassagne, adjoint du général Delestraint pour la Zone Sud et ami du docteur Dugoujon. C’est lui qui a réglé les détails de cette réunion ;
- Bruno Larat, chef national des opérations de parachutage et d’atterrissage ;
- Albert Lacaze, récemment intégré à l’Etat-major de l’Armée secrète ;
- Henry Aubry, chef de cabinet du général Delestraint ;
- René Hardy, alias Didot, membre du mouvement Combat, responsable du NAP-Fer, qui coordonnait les sabotages ferroviaires, incité par Pierre Bénouville à participer à la réunion pour défendre les intérêts du mouvement Combat, sans que Jean Moulin ne soit au courant de sa présence.
Les trois derniers participants ont 45 minutes de retard :
- Jean Moulin, le représentant du général de Gaulle, qui arrive au rendez-vous sous l’identité de Jacques Martel ;
- Émile Schwarzfeld, chef du mouvement « France d’abord », pressenti par Jean Moulin pour assurer l'intérim de Charles Delestraint en zone sud.
- Raymond Aubrac, chef des groupes paramilitaires du mouvement « Libération », attaché à l’état-major de l’Armée secrète.
Pensant qu’il s’agit de patients ordinaires, Marguerite Brossier les oriente vers la salle d’attente, au rez-de-chaussée.
L’irruption de la Gestapo à Caluire : une arrestation éclair
Un quart d’heure ne s’est pas écoulé que la Gestapo investit la maison, y compris le premier étage. André Lassagne raconte : « Ce fut l’irruption, dans la pièce où nous nous trouvions, de 4 ou 5 policiers allemands, armés de pistolets et de mitraillettes. Rapide bousculade de coups de poing et de crosse et nous nous retrouvâmes très vite les mains liées par des menottes, face au mur… ».
Trois voitures attendent place Castellane, où quelques rares témoins assistent à une scène curieuse dont témoigne Marguerite Brossier : « J’ai vu redescendre un des trois hommes qui étaient montés ensemble, encadré par quatre hommes de la Gestapo… il s’est enfui… Les Allemands se sont mis à crier et à tirer des coups de feu… Par la suite, en réfléchissant, j’ai été étonnée qu’ils ne l’aient pas tué, car ils lui tiraient dessus de très près… ».
L’évasion controversée de René Hardy
Cette arrestation s'inscrit dans un contexte de grandes tensions entre Jean Moulin et les mouvements de Résistance, en particulier Combat, qui défient son autorité. La répression allemande est alors à son paroxysme. Une série d'autres arrestations opérées à partir d'avril 1943 ont permis à l'Occupant de démanteler de nombreux réseaux et de retourner un agent de Combat à Marseille : Jean Multon.
Rapidement, l'évasion de René Hardy attire sur lui les soupçons des résistants. Quelques semaines après la Libération, un rapport allemand retrouvé dans les archives de la Gestapo de Marseille révèle qu'il avait été arrêté une première fois le 7 juin 1943, puis aurait été relâché, sans doute après avoir accepté de travailler pour les services allemands.
Sa présence à la réunion de Caluire contrevient donc à toutes les règles de sécurité car on peut penser qu’il était surveillé de près par les Allemands.
Arrêté en décembre 1944, René Hardy est jugé par la cour de justice en 1947. Il est acquitté au bénéfice du doute.
La découverte d'un nouveau document quelques mois plus tard le conduira à être jugé une seconde fois en 1950. Il sera à nouveau acquitté.
La mort de Jean Moulin
Tous les hommes arrêtés sont conduits au siège du Sipo-SD puis emprisonnés à la prison de Montluc. Un moment protégé par sa fausse identité, Jean Moulin est confondu grâce à la dénonciation obtenue sous la torture d’Henri Aubry.
À partir du 24 juin, Jean Moulin subit à son tour pendant plusieurs jours les coups et les tortures du chef de la Gestapo, Klaus Barbie. Il décède sans doute le 8 juillet, après d’autres interrogatoires subis dans la banlieue parisienne, dans un train qui l’emmène en Allemagne.
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