Génération quarante - Les jeunes et la guerre

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Introduction

Le 10 novembre 1939, un peu plus de deux mois après l’entrée en guerre de la France, une jeune fille de 15 ans entreprend à Lyon l’écriture de son journal. Des années plus tard, le retrouvant par hasard niché au sommet d’une armoire, Denise Domenach-Lallich dit avoir été, en le lisant, sidérée par la violence de sa jeunesse. 

Cette violence, inhérente aux temps de guerre, concerne ici la génération de celles et ceux pour lesquels le rêve d'une paix perpétuelle avait été formulé au lendemain du premier conflit mondial. Les jeunes de 1940, adolescents ou jeunes adultes au cours des quatre années d’occupation, ont été élevés dans le souvenir de leurs aînés, sacrifiés pour qu’ils vivent dans un monde exempt de guerre.

Bientôt soumis à d’incessants mots d’ordre et sollicitations, étudiants, jeunes ouvriers, jeunes agriculteurs, jeunes des classes aisées et populaires composent en 1940 un groupe hétérogène, appelé à être transformé par l’expérience de la guerre et de l’Occupation.

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© Pierre Jamet (1910-2000)

La paix, Paris Match, 6 octobre 1938

Septembre 38 : La Paix

Une de Paris Match, 6 octobre 1938

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11 novembre 1938, Coll. MUNAÉ, Rouen.jpg

 


Célébrant le 11 novembre 1938, ces travaux d’élèves ont été réalisés en cours complémentaire de l’école de la rue de Patay (Paris) par des jeunes filles de 14 à 16 ans. Tirés d’une série consacrée aux fêtes et cérémonies nationales, ils révèlent l’idéal pacifiste des instituteurs conjugué, du fait même de la montée des périls, à un renouveau du patriotisme républicain.

Enfants de l'exode, Lyon, juin 1940 © Émile Rougé

Groupe d’enfants sur la route de l’exode, Lyon, juin 1940

Collection Simone Ordan

© Émile Rougé

Pour Elle, 16 octobre 1940

 

Collection Dominique Veillon

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L’exode de mai et juin 1940 jette sur les routes près de six millions de personnes. Le premier départ, en mai, concerne les Belges et les populations du Nord. Le second, en juin, se déroule dans une atmosphère de chaos après la bataille de la Somme et la défaite. Les bombardements sur les routes et dans les villes provoquent la panique. Les familles sont séparées et de nombreux enfants et adolescents sont perdus. Très vite, des avis de recherches paraissent dans les journaux de province, avant de paraître en pleines pages illustrées de photographies dans la presse féminine.

Cartes et pièce J3, coll. particulière © Pierre Verrier.jpg

 

Roger Ferdinand, Les J3 ou la nouvelle époque. Comédie en quatre actes, 1944

Collection Bernard Le Marec

© Pierre Verrier

La mise en place du rationnement s’accompagne de l’instauration de la carte d’alimentation à l’automne 1940. Cette « carte d’identité alimentaire » donne droit à un contingent de coupons ou tickets autorisant l’achat de certaines denrées en quantités variables selon son âge et sa profession.

Pour prendre en compte les besoins spécifiques des enfants et des adolescents, la catégorie J est rapidement divisée en J1 (3 à 6 ans), J2 (6 à 12 ans) et, à partir de juin 1941, en J3 (13 à 21 ans). Les J3 perçoivent la ration de pain la plus élevée de toutes, des suppléments de sucre, de confiture et de chocolat. « J3 » devient vite l'expression consacrée pour désigner la jeunesse sous l'Occupation. 

Couple J3

Couple J3

Collection Bernard Le Marec

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Jean Dejoux offre ici l’image type du zazou : les garçons portent un pantalon de golf, une large veste à imprimé écossais, rehaussée de cravates ou de pochettes de couleur vive, et des cheveux longs ; les filles se maquillent, ont des chaussures à semelles très compensées et toutes sortes d’accessoires. Ils aiment le jazz, beaucoup écoutent Radio Londres qui propose un programme de swing avant les informations, etc. Ils sont stigmatisés par les collaborateurs qui les qualifient de judéo-gaullistes ou de judéo-négro-américains.

Nageurs du centre perrachois, Lyon, coll. partciulière, DR.jpg

Nageurs du centre perrachois, Lyon

Collection Hélène Akierman

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Sans valoir pour autant ralliement à Vichy, qui en fait un rouage important de sa politique éducative, le sport connaît un réel engouement de la part des jeunes. Il apparaît comme un puissant dérivatif face à un quotidien marqué par les privations et l’incertitude, comme l’attestent ces photographies de jeunes nageurs lyonnais de confession juive. Pourtant, depuis la nomination de Joseph Pascot, le commissariat général à l’Éducation générale et aux Sports et certaines fédérations veillent à ce que soit appliquée l’ordonnance allemande du 8 juillet 1942, qui interdit aux juifs « l’accès à toutes manifestations sportives, soit comme participants, soit comme spectateurs, de même qu’aux plages et aux piscines ».

Note sur les bals clandestins, 27 septembre 1943, coll. ADR, Lyon.jpg

Note de la Préfecture du Rhône au sujet des bals clandestins, 27 septembre 1943

Collection Archives départementales du Rhône, Lyon, N° Inv. 3857w43

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Dès l’année 1942, l’interdiction du bal du dimanche, par Vichy comme par l’occupant,  est mise à mal. À Lyon, le cardinal Gerlier observe avec regret que « même des familles chrétiennes » l’enfreignent. Il la déplore aussi car, « entre toutes les formes de délassement, la danse est celle qui exprime le plus la joie ». La guerre se prolongeant, cette interdiction ne cessera d’être bravée et les bals clandestins connaîtront, notamment dans les campagnes, une belle prospérité.

Ceinture de Joseph Chwalsky, coll. CHRD © Pierre Verrier.jpg

Ceinture de Joseph Chwalsky

Collection CHRD, N° Inv. Ar. 1902 (don Henri Gatka)

© Pierre Verrier

Âgé de 19 ans, Joseph participe avec sa mère aux actions du réseau POWN Monica, à Roche-la-Molière dans la Loire. Outre la récupération d’armes et d’argent distribués par parachutage, tous deux hébergent dans leur ferme, située à l’écart du quartier des mineurs de Beaulieu, des « radios » polonais. Repérés ou dénoncés, Joseph, le « radio » et deux voisins étrangers à l’affaire sont arrêtés par la Gestapo au petit matin du 26 avril 1944. Transférés au siège de la Gestapo de Saint-Étienne, ils sont internés dès le lendemain à la prison de Montluc. Joseph est extrait de sa cellule le 16 juin 1944 et conduit avec vingt-sept autres personnes, dont Marc Bloch, à Saint-Didier-de-Formans (Ain) où tous sont fusillés. Marquée de ses cinquante-trois jours de détention au sein de la prison, la ceinture de Joseph Chwalski constitue l’un des rares souvenirs matériels du jeune homme.